BBNJ : ce que nous, Damien Ahouandokoun, pensons de l’entrée en vigueur et pourquoi les ports africains doivent en faire une opportunité ?

Par Dr Damien Ahouandokoun
Juriste -Expert en économie maritime et portuaire – Spécialiste en aménagement portuaire et écologie.

Planche :Vue écosystémique dans un port
Planche :Vue écosystémique dans un port

Depuis le 17 janvier 2026, l’Accord BBNJ (le traité international sur la biodiversité au-delà des juridictions nationales), premier traité mondial juridiquement contraignant dédié à la protection de la vie marine en haute mer, est entré en vigueur. Pour l’Afrique, la question n’est pas seulement environnementale : elle est aussi économique, sociale et stratégique. Notre conviction est simple : l’effectivité du BBNJ passera par les ports, car ce sont eux qui concentrent les navires, les flux, la donnée, les contrôles et la preuve de conformité.

  1. Notre position : la haute mer se protège aussi depuis les ports
Image :Déversement illicite d’hydrocarbure dans un port

Le BBNJ vise les zones au-delà des juridictions nationales, qui couvrent une part considérable de l’océan.
Mais un traité n’est “strict” que s’il est opérationnalisé. Et l’opérationnalisation se mesure là où les navires s’arrêtent : en escale. Dans les ports, on peut :

  • exiger des déclarations,
  • vérifier des documents,
  • tracer des itinéraires et activités,
  • produire des rapports et audits,
  • appliquer des mesures correctives en cas de non-conformité.

Autrement dit, le port devient un levier de gouvernance : pas seulement un lieu de manutention, mais une plateforme de conformité, de données et de performance durable.

2) Ce que le BBNJ change pour les ports africains (lecture technique)

Le traité structure l’action autour de quatre piliers, qui ont des impacts concrets sur la gestion portuaire : ressources génétiques marines, outils de gestion par zone (dont AMP), évaluations d’impact, renforcement des capacités et transfert de technologies.

  1. a) Traçabilité des ressources génétiques marines (RGM)

La dynamique mondiale autour des ressources génétiques marines implique plus de transparence et des mécanismes de partage des avantages.
Pour les ports africains, cela signifie la nécessité de mettre en place une traçabilité : déclarations d’escale dédiées, registres, chaîne de custody documentaire pour les activités de recherche/échantillonnage/transport d’échantillons.

  1. b) Zones marines protégées en haute mer et outils de gestion par zone

Le BBNJ fournit un cadre pour créer des aires marines protégées (AMP) en haute mer.
Les ports devront intégrer ces nouveaux périmètres dans :

  • les consignes aux armateurs,
  • le routage et l’information nautique,
  • des contrôles ciblés pour navires opérant près de zones sensibles.
  1. c) Évaluation d’impact environnemental (EIE) : rigueur, cumulatif, suivi

Le traité prévoit des obligations d’EIE pour certaines activités susceptibles d’affecter la biodiversité au-delà des juridictions nationales.
Au niveau portuaire, cela renforce l’exigence de :

  • qualité scientifique,
  • approche cumulative (pressions combinées),
  • plans de suivi et audits (sans quoi l’EIE devient un exercice administratif).
  1. d) Capacités & transfert de technologies : la fenêtre d’opportunité pour l’Afrique

Le BBNJ met explicitement en avant le renforcement des capacités et le transfert de technologies marines.
Pour l’Afrique, c’est une opportunité : moderniser la donnée, la surveillance, le monitoring environnemental, et professionnaliser l’audit de conformité.

3) Les bénéfices pour nos populations : sécurité, emplois, santé

Nous insistons : l’intérêt n’est pas théorique. Il est directement lié aux conditions de vie.

  1. Sécurité alimentaire
    Une haute mer mieux gérée soutient la résilience des écosystèmes et, à terme, la durabilité des ressources halieutiques dont dépendent des millions d’Africains.
  2. Santé publique et qualité du littoral
    En renforçant la prévention, la surveillance et la discipline environnementale (rejets, déchets, risques d’incidents), on protège aussi les zones côtières, les pêches artisanales et les usages récréatifs.
  3. Emplois qualifiés
    Le BBNJ stimule des métiers nouveaux ou renforcés : EIE marine, analystes de données, auditeurs QHSE, spécialistes monitoring (eau/sédiments), juristes maritimes, spécialistes conformité.

4) Les bénéfices pour nos ports : compétitivité, financement, réputation

Les ports africains ont une carte à jouer : transformer la conformité BBNJ en avantage compétitif.

  • Confiance des armateurs et partenaires : un port traçable, auditable, robuste réduit les risques et renforce la crédibilité.
  • Attractivité pour les investissements : la finance et les projets d’infrastructures intègrent de plus en plus les dimensions environnementales et de gouvernance.
  • Réduction des coûts cachés : moins d’incidents, moins de passifs, moins de contentieux, meilleure acceptabilité sociale.

5) Ce qu’il faut faire maintenant : “procédure – preuve – conséquence”

Pour une application stricte, nous proposons un socle simple.

Mesures prioritaires (port africain type)

  1. Nommer un point focal BBNJ au port et une cellule inter-agences (Port–Douanes–Environnement–Marine/Pêche).
  2. Mettre en place un registre numérique de conformité : déclarations, itinéraires, inspections, suites données.
  3. Introduire une déclaration d’escale spécifique : recherche/échantillonnage (RGM), itinéraires proches de zones de gestion/AMP.
  4. Renforcer l’EIE marine des projets portuaires avec suivi et audit : eau, sédiments, bruit sous-marin, habitats, risques cumulés.
  5. Lancer un plan de capacités : formations, monitoring, partenariats techniques (transfert de technologies), culture d’audit.

Le critère de réussite

Un port pourra dire qu’il applique le BBNJ s’il peut produire :

  • des procédures écrites,
  • des preuves (registres, audits),
  • et une capacité de traiter la non-conformité (mesures correctives, sanctions, transmission à l’autorité compétente).

En définitive , nous considérons l’entrée en vigueur du BBNJ, le 17 janvier 2026, comme une opportunité historique : protéger la haute mer tout en modernisant nos ports.
L’Afrique doit se positionner comme acteur : par la donnée (recherche), par la conformité, par la rigueur technique. C’est ainsi que nos ports gagneront en compétitivité et que nos populations bénéficieront d’un océan plus sain, plus productif et mieux gouverné.

 

Par Dr Damien Ahouandokoun,
Expert en économie maritime et portuaire

Spécialiste en Aménagement portuaire & écologie